07 septembre 2022

MOIX Yann - Orléans

Orléans est un roman de l’écrivain français Yann MOIX (1968-). Grasset, 2019, 262 pages.

Cartographie d'un futur écrivain

Yann Moix a-t-il réussi à inventer un genre littéraire, « le roman d'humiliation », tel qu'annoncé en quatrième de couverture ? En tout cas, cette tentative déclenchera les passions médiatiques, littéraires et judiciaires.  Preuve que les blessures d'enfance ne disparaissent jamais totalement ? 

Orléans est l'histoire d'une enfance vécue sous l’humiliation et la violence parentale. Laisser tomber un yaourt, crier lors d’un cauchemar, lire un livre ou jouer du piano en cachette, chaque événement provoquera une tornade de coups et de moqueries. En dehors de cet enfer familial, le  monde extérieur se montrera complice par son mépris et ses ricanements. La seule issue pour survivre sera la passion : celle de l'intellect, de la poésie, de l’écriture et tout compte fait de la vie.

Avec ce roman, Yann Moix débute une tétralogie intitulée « Au pays de l'enfance immobile » qui empruntera les noms de quatre grandes villes françaises ayant marqué son existence. L'aventure débute par Orléans (consacré à l'enfance et à l'adolescence), continuera avec Reims (les études supérieures - lire ici) et Verdun (le service militaire), pour terminer avec Paris (l'entrée dans le monde littéraire). Telle est la carte globale du projet.

Concernant les détails du territoirel’auteur n’a pas manqué de structurer le malheur vécu par son narrateur : Orléans est divisé en deux parties, chacune découpée en périodes scolaires de la maternelle à la mathématique spéciale. Il s'agit donc d'une double histoire linéaire, qui forgeront le futur écrivain. C'est la rencontre d'un enfant blessé avec les livres et la poésie, la découverte d'une passion pour l'astrophysique et la philosophie, les premières désillusions romantiques.

Évidemment, ce roman est violent dans son propos. Il contient une accumulation d'humiliations et de sévices, que ce Yann Moix narrateur raconte d'une manière brute et précise quitte à ce que l'histoire en devienne parfois plutôt scabreuse. Au-delà de cette gravité narrative, l’écriture est très belle dans un style sobre et soutenu. Cette histoire du passé rend puissamment hommage à la passion, à l'idéalisme et à la force de la vie intérieure pour supporter la violence du monde.

Notons que l'éditeur présente l’ouvrage comme un roman en couverture, donc une fiction, mais comme un récit autobiographique sur son site web. De plus l'écriture en "je" et les déclarations publiques de l'auteur alimentent la confusion. Qu'en conclure ? Rien, si ce n'est simplement suivre l’innocence du narrateur : « Qui nous dit que, pour bien lire, il ne faille pas, justement, être resté un pur et strict enfant que les années ne sont point parvenues à travestir en adulte ? »

Cette première étape dans la tétralogie du pays de l'enfance immobile est une rude histoire d'humiliations, qui trouve sa beauté dans un style sobre et soutenu. A travers sa gravité, elle témoigne de l'étape cruciale qu'est l'enfance et d'un possible refuge dans la passion des mots.

Extrait :
 « Tout est susceptible d’humilier un enfant ; la moindre remarque, la plus petite brutalité, un mouvement d’humeur, un geste violent peuvent s’inscrire à jamais dans sa chair, y gravant le texte de ses folies à venir, dont il sera le monomaniaque interprète et le jouet chevronné. Qui nous dit que la démence ne provient pas d’une humiliation de trop ? »

06 septembre 2022

MITCHELL David - Utopia Avenue

Utopia Avenue est un roman de l’écrivain britannique David MITCHELL (1969-). Editions de l'Olivier, 2022, 752 pages. 


Musique à remonter le temps

Paradise Is the Road to Paradise, Stuff of Life, The Third Planet... Ces titres vous rappellent ceux d'un bon groupe de rock psychédélique du siècle dernier ? C'est normal ! Mais ici, il s'agit des trois albums d'un groupe (malheureusement) imaginaire : Utopia Avenue.

C'est à Londres, en 1967, que la rencontre de quatre musiciens mènera à la création du groupe Utopia Avenue. Dean, Jasper, Griff et Elf. Chacun apportera aux autres son art et sa technique, mais aussi sa personnalité et ses démons. Différences de classes sociales, solitude familiale, crises de schizophrénie, ruptures et deuils, le chemin musical d'Utopia Avenue se composera au rythme des péripéties de la vie, sous le regard d'un manager aux nerfs d'acier : Levon Frankland.

La richesse de ce roman est d'accorder autant d'importance à la vie du groupe qu'aux histoires individuelles de ses membres. Cela explique la longueur du récit, qui reste captivant et surprenant jusqu'à la dernière page. Aux cotés des personnages, le lecteur adepte de musique appréciera de croiser du beau monde : David Bowie dans des escaliers, Syd Barrett dans une chambre embrumée, Brian Jones, Jimi Hendrix, Leonard Cohen ou encore John Lennon. 

Alors que l'époque de cette histoire est pourtant si proche, Utopia Avenue a des allures de roman historique. En effet, pas de streaming, d'algorithmes ni de like à tout va, mais une dimension où la création musicale nait, se vit, se propage avec plus d'authenticité à travers la spontanéité du lien social. Cette lecture procure une nostalgie planante de la rencontre, des concerts improvisés, de la créativité dans les rues, les bars et tant d'autres lieux animés par la passion et la liberté.

Ce livre-jukebox contient bien plus que l'histoire de quatre musiciens. C'est un voyage dans le temps captivant, auprès de personnages authentiques et au milieu d'une époque effervescente. A travers son histoire et sa musique, Utopia Avenue est l'écho de la vie et de son intensité.

Extrait :

« — Des étiquettes. J’en colle partout. “Bon”. “Mauvais”. “Bien”. ”Mal”. “Bourgeois”. “Cool”. “Queer”. “Normal”. “Ami”. “Ennemi”. “Succès”. “Échec”. Elles sont faciles à utiliser. Elles t’épargnent l’effort de réfléchir. Ces étiquettes restes collées. Elles prolifèrent. Elles deviennent une habitude. Au bout d’un moment, elles recouvrent tout et tout le monde. Tu commences à penser que la réalité ce sont les étiquettes. De simples étiquettes, écrites au feutre indélébile. Le problème, c’est que la réalité, c’est le contraire. La réalité est nuancée, paradoxale, mouvante. Elle est délicate. Elle est plusieurs choses à la fois. C’est pour ça qu’on est si minables dans la réalité. Les gens nous rabattent les oreilles avec la liberté. Constamment. Elle est partout. Il y a des émeutes et des guerres pour imposer ce qu’est la liberté et à qui elle est destinée. Mais la Liberté des Libertés c’est ça : être affranchi des étiquettes ».