09 septembre 2025

PASSERON Anthony - Jacky

Jacky est un roman de l’écrivain français Anthony PASSERON (1983-). Grasset, 2025, 199 pages. 

Une histoire qui cache bien son jeu

Aaah les jeux vidéo... Quelle personne nostalgique des années 80-90 n'a pas connu la joie de recevoir ou d'offrir les premières consoles de salon ? Anthony Passeron nous emmène à cette époque, en retraçant l'origine de ces consoles comme fil rouge d'une histoire d'abandon paternel.

Dans la vallée niçoise, à la fin des années 80, des parents emballent un cadeau de Noël pour leurs jumeaux : une Atari 2600. En offrant cette console de jeu à ses enfants, Jacky leur transmettra sa passion. Et pourtant, ce père joyeux, rieur et aimant, finira par quitter le foyer, assombri par la pression de son travail de boucher et par des épreuves familiales. Plus qu'un divertissement, les jeux vidéo deviendront l'échappatoire de ses deux enfants pour supporter leur quotidien... 

En 2022, dans son premier roman Les enfants endormis, l'auteur abordait déjà la thématique de la famille, autour alors de la question du sida. L'on retrouve dans Jacky l'oncle Désiré et la cousine Emilie, le métier de boucher, la vallée niçoise, les années 80, les conflits de générations, ainsi qu'un narrateur : Anthony. Il s'agit d'un retour vers ce même univers, fictif bien que construit sur une base autobiographique, afin de résoudre cette fois le mystère d'un père : Jacky. 

Jacky cache deux histoires en une. Celle des premiers jeux vidéo structure la narration. En effet, le roman se compose de trois parties du nom des consoles : l'Atari 2600, la NES et la Mega Drive. Par de brefs chapitres, l'auteur synthétise leur émergence ainsi que l'évolution des jeux en présentant quelques titres emblématiques. La nostalgie émergera pour les lecteurs qui ont connu ces consoles. Pour les autres, l'effet sera le même que celui d'une page Wikipédia : informatif. 

Ces chapitres constituent le fil rouge de l'intrigue familiale, à savoir la déliquescence d'une famille par la fatigue, l'abandon, le deuil, la maladie. C'est alors l'émotion et l'empathie qui ressortent du roman, laissant les jeux vidéo au seul rôle de refuge à disposition d'Anthony et de son frère, qui évoluent au milieu d'une vallée d'ennui et dans une familles où les hommes, d'une génération à l'autre,taisent leurs colères et leurs peines. 

Il ne s'agit pas d'une histoire de lamentations. Au contraire, il en ressort une dignité dans la souffrance, avec la volonté de comprendre l'abandon paternel. Pour ces enfants, il s'agira de gérer la culpabilité et d'apaiser l'angoisse face aux bêtises des gens absents. Le point de vue de l'auteur est surtout sociologique : les individus sont déterminés par l'effet du groupe, le rôle de père par la norme sociale du village, le travail par l'émergence de la société de consommation. 

Jacky est un roman touchant qui consolide l'univers narratif et autobiographique d'Anthony Passeron. Il transforme l'histoire des jeux vidéo en porte d'entrée surprenante vers la littérature et vers les émotions que ces deux arts peuvent procurer, voire apaiser, chacun à sa manière.

Extrait :

« De même que la progression technique des consoles de jeux permettait à nos machines de dessiner des paysages de plus en plus nets, il semblait que ma vision du monde des adultes s'affinait peu à peu. Elle ouvrait de nouvelles perspectives qui libéraient sans cesse des interrogations auxquelles je me promettais de trouver un jour une réponse ». 

03 septembre 2025

GAUDE Laurent - Zem

Zem est un roman de l’écrivain français Laurent GAUDE (1972-). Actes Sud, 2025, 268 pages. 

Ciel rouge au pays de l'or froid

En 2022, dans Chien 51 (lire ici), Laurent Gaudé s'essayait à un genre inédit pour lui : la dystopie policière. Dans un État privatisé, l'on y suivait Zem Sparak, policier écorché par le mal du pays, qui prête désormais son prénom au second opus de l'histoire. Alors, quoi de neuf à Magnapole ?

Sous le ciel rougeoyant de cette couverture se trouve une richesse plus cristalline : l'or froid. En effet, à Magnapole, ville rachetée par l'entreprise GoldTex, l'eau des CentMille est le privilège le plus convoité grâce à sa pureté. A quelques jours d'un important moment politique, alors qu'un bateau ramène cinq cents tonnes de cette eau congelée, l'on découvre dans un container cinq cadavres sacrifiés. Cet incident compromettant impliquera d'enquêter au large de Magnapole... 

Autour de cet événement macabre, cette histoire est d'abord celle de retrouvailles insoupçonnées entre Zem Sparak, devenu garde du corps de la figure politique dirigeante Barsok, et son ancienne acolyte éraflée, l'inspectrice Salia Malberg. L'intrigue s'entrelace dans leurs évolutions personnelles depuis Chien 51, tout en rappelant quelques rétroactes permettant aux personnes qui ne connaîtraient pas le premier opus de rentrer dans l'univers de cette histoire.

L'auteur consacre ainsi moins de pages à détailler la société futuriste de Magnapole, pour se focaliser sur le déroulement de l'intrigue, de manière moins confuse et plus rythmée que dans Chien 51. D'ailleurs il n'y a presque plus aucune anticipation à expliquer. Les puissances politiques privées, l'intelligence artificielle, la rareté des produits non pollués et l'exploitation des ressources précieuses sont un simple reflet de notre société et n'étonneront plus aucun lecteur. 

Les enjeux de ce roman se situent en réalité en dehors de Magnapole. Si Chien 51 exploitait l'intérieur de la cité, Zem est orienté vers l'extranéité, l'expédition. L'incident morbide à la source de l'enquête menée par le duo Sparak-Malberg appelle à découvrir un ailleurs, lointain, qui est politiquement étouffé dans la métropole car ce "nouveau monde" ne peut que nourrir la résistance politique et la révolte sociale, qui sont les deux thématiques en fond de cette histoire. 

La nostalgie, qui était le grand thème de Chien 51 dans le sens du mal du pays, est une ambiance qui colore naturellement aussi cette suite. Face au manque d'espoir et au découragement de regarder vers demain, la tentation de se réfugier dans un nouvel hier est toutefois renversée sous l'angle de l'espace. La nostalgie devient l'espoir de meilleurs ailleurs, préservés, plus authentiques, dans lesquels la beauté peut encore se contempler. Un horizon rempli d'émotions. 

Plus clair et rythmé que le premier opus, Zem est un roman policier captivant avec des enjeux de résistance politique et de libération sociale. A l'idée que cet univers inattendu de Laurent Gaudé a probablement atteint sa fin, nous ressentons déjà, comme son protagoniste, quelque nostalgie. 

Extrait :

« Son corps jeune, son énergie rageuse, prête à manger le monde. Et pourtant, il sait que, comme lui, elle n'est plus cette personne, que comme lui, elle a vieilli, que si elle se bat aujourd'hui, ce n'est plus avec l'élan de celle qui croit aux grands lendemains mais avec la tristesse de celle qui sait qu'on lui a volé sa vie et qui veut juste se venger. Il le sait parce qu'ils sont pareils. Ils ont été mordus au même endroit. Ils sont pleins du même dégoût de ce qu'on les a obligés à faire et veulent à tout prix faire disparaître la même tache - qui, pourtant, reste indélébile ». 

14 août 2025

DUBOIS Jean-Paul - La vie me fait peur

La vie me fait peur est un roman de l’écrivain français Jean-Paul DUBOIS (1950-). Éditions du Seuil, 1994, 237 pages. 

Réparation de l'auto-traction 

Ne mélangez pas la famille et le travail ! Ce conseil bien connu, à suivre ou non - selon les familles - résume ce vieux roman de Jean-Paul Dubois publié vingt-cinq ans avant son Goncourt de 2019 (lire ici). Ça parle de tondeuses à gazon, de déboires familiaux, de fuites, de bousculades.

Paul Siegelman est un homme perdu qui survole l'Atlantique. La vie lui fait peur, à ce quadragénaire qui voyage en ressassant son passé familial turbulent. Sa destination est Miami, où son père, exilé, vit une paisible retraite après avoir délégué à sa belle-fille la gestion de son usine florissante de tondeuses. Comment cet homme va-t-il réagir aux mauvaises nouvelles que lui apporte son fils, à savoir son échec conjugal et son licenciement de l'entreprise paternelle ?

Écrivons d'emblée l'unique aspect rebutant de cette lecture : la mentalité de Paul, le narrateur. Ce protagoniste borné, négatif, morne, indécis, qui se laisse entretenir et s'autoflagelle sans cesse, a le don d'agacer, même pour un antihéros. Chaque événement est l'occasion de constater au pire sa lacheté, au mieux sa nonchalance... Bon Dieu, Paul, secoue-toi ! Insurge-toi ! Émancipe-toi et vis ta vie ! Heureusement, son entourage forme une compagnie de lecture moins fatigante.

Toutefois, ce tempérament ne vient pas de nulle part. A travers cette histoire, Jean-Paul Dubois nous illustre que la vie peut effrayer car elle est parsemée de séparations qui nous jettent dans l'inconnu, la nostalgie et l'insécurité. Qu'il s'agisse des séparations entre parents et enfants, entre un patron bienveillant et ses ouvriers, entre des époux ou des amants, entre des aspirations et la réalité. Il peut ainsi devenir difficile, à un certain stade de la vie, d'avancer avec enthousiasme.

L'écriture est cohérente avec la figure du narrateur, c'est-à-dire sobre et sans prétentions. L'auteur développe l'histoire de Paul avec une forme de tendresse, de bons traits d'humour, mais surtout avec quelques bousculades bienvenues. « En donnant l'impression de ne pas me respecter moi-même, j'ai encouragé les autres à me traiter avec légèreté », comprendra Paul, afin de réconcilier son mode de vie avec ses aspirations profondes : la paix et la tranquillité. 

La vie me fait peur est une histoire de séparations et d'évolution personnelle, celle d'un protagoniste perdu dans une existence qui ne lui convient pas. Un roman léger, au style sobre, agréable, mais qui donne parfois l'envie de pousser le narrateur sous la tondeuse. 

Extrait :

« Comment expliquer tout cela à Raoul Siegelman, et surtout pourquoi avoir entrepris ce voyage ? Assis à l'arrière de ce triréacteur, je suis en proie à une foule de sentiments contradictoires. Il en est un cependant qui domine, s'imposant à tous les autres : malgré mon âge, ma taille et mon poids d'adulte, je me fais l'effet d'un enfant paniqué qui se précipite dans les bras de son père ».

23 juillet 2025

ROUCHON-BORIE Dimitri - Fariboles

Fariboles est un recueil de l’écrivain français Dimitri ROUCHON-BORIE (1977-). Le Tripode, 2022, 154 pages. 

Côté cour, côté justice

Si, comme l'écrivait Shakespeare, « le monde entier est un théâtre et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs », l'activité judiciaire en est certainement l'une des plus belles scènes.  Un théâtre toutefois avec la réalité en coulisses, comme nous le rappelle ce petit livre. 

Sur la base de ses observations comme chroniqueur judiciaire en Bretagne, agrémentées de son imagination, l'auteur a compilé des scènes illustrant les déboires judiciaires de personnes d’apparence pourtant ordinaire. Agressions sexuelles en famille, prévenus alcoolisés à l'audience, phobie des gendarmes, chevreuil qui « se chasse lui-même » en se jetant sur une voiture, troubles de voisinage, Fariboles est un théâtre du judiciaire tel qu'il se joue d'une audience à l'autre.

Il s'agit d'un petit ouvrage dont il est difficile de présenter le genre. Du dialogue d'audience de quelques lignes jusqu'aux histoires romancées de plusieurs pages, l'ensemble de ces fariboles, une trentaine au total, apparaît aussi varié que les histoires judiciaires racontées. Un recueil très pratique pour de petits instants de lecture, bien qu'il soit difficile de s'arrêter ! Humour, cocasserie, mais aussi gravité et empathie rendent cette comédie sociale addictive. 

Si les fariboles sont définies par le Larousse comme des « propos sans valeur » ou des « choses vaines et frivoles », ce recueil dépasse la simple compilation d'anecdotes sans utilité. En effet, il pousse à une réflexion sur la fonction de juger et sur cette justice qui n'est juste que si elle est comprise par les intéressés. Ces fragments laissent aussi imaginer qu'il ne s'agit que la partie visible de la scène ; l'on aperçoit, dissimulés dans l'ombre, les sombres coulisses de notre société.

Petit ouvrage addictif, agréable à lire sur la forme et intéressant sur le fond, ces fariboles offrent au lecteur un éventail d'affaires, de la plus cocasse à la plus grave, qui dévoilent la réalité humaine ordinaire derrière le passionnant théâtre qu'est la justice. 

Extrait :

« L'avocat pose une main de franche camaraderie sur l'épaule du bouledogue. Qui la repousse d'un coup d'épaule hargneux, mais contenu. L'avocat retire sa main, comme on fait quand ça brûle. Il regarde la présidente. Elle ne moufte pas. Mais quelque chose s'éclaire dans son regard, à la manière d'une forte envie d'éclater de rire ». 

12 juillet 2025

KING Stephen - Salem

Salem est un roman de l’écrivain américain Stephen KING (1947-). JC Lattès, 2006 (1975), 830 pages. 

Dracula au pays de l'Oncle Ben

Un demi siècle ! Il y a déjà cinquante ans, soit en 1975, que le king du frisson littéraire, alors tout jeune romancier, voyait son deuxième roman publié : Salem. Une œuvre imposante autour de la figure du vampire, qui passera sous les yeux de plusieurs générations de lecteurs.

Au commencement de l'histoire se trouve Ben Mears. Ben est un romancier qui revient dans la ville de Jerusalem's lot, dans le Maine, vingt-quatre ans après l'avoir quittée alors qu'il était enfant, pour y écrire un roman sur « la faculté du mal à renaître »A peine arrivé, il apprend que Marsten House, une demeure inhabitée depuis des décennies du fait de sa réputation maléfique, a été vendue à de mystérieux étrangers dont la priorité a été d'installer de nouveaux volets...  

Bien entendu, Stephen King n'a pas inventé les vampires. Le récit vampirique se popularise à partir du 18e siècle dans l’essor des genres romantique et gothique. L'originalité est ici de l'inscrire dans un genre plus réaliste, américain, car il s'agit avant tout de l'histoire d'une ville, de sa population, avec les mœurs et le quotidien de l'Amérique des années 1970. L'esthétique d'ambiance, l'effroi et les sentiments des personnages ne sont que des invités dans cette réalité.

Il en résulte une longue mise en place, de plus de cent pages, dans laquelle, outre l'arrivée de Ben Mears, nous découvrons la vie d'une journée à Salem. Cette immersion paraîtra laborieuse au lecteur pressé d'être emporté par des pages haletantes et mouvementées. Heureusement, la (longue) suite contient des événements plus captivants, des dialogues à rebondissements réussis, ainsi que la possibilité de l'un ou l'autre frisson à condition de lire dans une ambiance nocturne. 

Ce huis clos local, dans lequel un romancier et ses acolytes s'improvisent chasseurs de vampires, questionne sur la capacité, tant de l'individu que de nos sociétés, à lutter contre les menaces internes et la peur de l'épidémie. A Salem, face au Mal, les enfants sont plus déterminés que la police, les croyances plus puissantes que la rationalité, et la combativité de quelques-uns, parfois naïve, combat les pulsions de mort. Salem est un revigorant citytrip d'introspection sociétale. 

Ce roman quinquagénaire reste efficace. Si la thématique vampirique n'est pas très originale et que la mise en place de l'histoire peut sembler longue, il s'agit d'une réussite par son intrigue finalement captivante, ses dialogues et sa dimension réaliste et sociétale sous-jacente. 

Extrait :

« Cody monta à Marten House par Brooks Road, et Donald Callahan, qui avait rarement vu la maison sous cet angle, eut cette pensée soudaine : Oui, elle surveille la ville, comme une sentinelle. C'est curieux, cela ne m'a jamais frappé auparavant. C'est un poste d'observation idéal, là-haut, juste au-dessus du croisement de Jointer Avenue et de Brock Street. La hauteur parfaite, un champ de vision sur Salem quasiment à trois cent soixante degrés. La bâtisse était énorme et tortueuse, et avec ses volets fermés, elle frappait l'imagination - un sarcophage démesuré, un monolithe, un symbole de malédiction ». 

15 janvier 2025

GAUDE Laurent - Chien 51

Chien 51 est un roman de l’écrivain français Laurent GAUDE (1972-). Actes Sud, 2022, 288 pages. 

Nostalgie intérieure brute

La nostalgie est un sentiment aux multiples saveurs. Dans son étymologie grecque, il s'agit du mal du pays. C'est précisément vers ce sens originel et vers la Grèce que nous emmène Laurent Gaudé dans ce roman policier dystopique, un genre inédit dans la bibliographie de cet auteur.

Peu après le rachat de la Grèce par la puissante entreprise privée GoldTex, Zem Sparak fut déporté à Magnapole où il devint un "chien". Il y renifle les pistes criminelles. Dans cette ville aux pluies acides, divisée en zones sociales, Zem supporte son mal du pays par une drogue qui le plonge dans les souvenirs vécu à Athènes, ainsi que par son travail. En particulier lorsqu'il devra enquêter, sous l'autorité de l'inspectrice Salia Malberg, sur un crime à la dimension politique...

Loin d'une histoire canine, Chien 51 se trouve à la croisée du roman policier et de la science-fiction. Un pari risqué pour son auteur qui n'avait jamais écrit de romans dans ces registres. Cela se ressent dans l'un ou l'autre passage confus mais, outre leur utilisation globalement réussie, ces genres apparaissent avant tout comme le prétexte à des affaires romanesques qui les dépassent et desquelles Laurent Gaudé est rôdé : les sentiments, les émotions, l'interrogation, la beauté.

D'une part, le passé complexe de Zem Sparak ainsi que l'enquête policière sont une source d'émotions et de sentiments. Au travers de multiples flashbacks et rebondissements, ainsi que par l'évolution du binôme constitué de Sparak et Salia, l'histoire entraîne le lecteur dans des luttes de pouvoir, de l'injustice, de la domination, mais surtout du deuil et la nostalgie de cette Grèce disparue. Il s'agit d'une histoire humaine profonde, palpitante jusqu'à la dernière page.  

D'autre part, le genre de la science-fiction apporte à cette histoire de l'interrogation sociétale ainsi qu'une beauté mélancolique. A l'heure des libéralisations et des PIB de certains États qui font pâle figure au regard de certaines fortunes privées, le rachat d'un pays et ses conséquences n'apparaissent plus si farfelus... Toutefois, ce qui marque le plus, c'est l'atmosphère dystopique, froide, sale, acide, qui fournit une forme de beauté en négatif à ce roman ; une immersion totale.

Malgré quelques passages plus confus, Chien 51 est une audace littéraire réussie qui convainc par son approche dystopique et policière de la nostalgie. Puisse son atmosphère être honorée au cinéma, puisque l'adaptation de ce roman est prévue pour octobre 2025.

Extrait :

« C'est puissant là-bas. On sent l'invisible qui nous embrasse. Vous croyez qu'ils peuvent acheter ça ? Ou le détruire ? Vous croyez qu'on peut tuer le centre du monde et le cœur des mystères ? Les soirs d'été, lorsque le soleil décline doucement, c'est l'immortalité qui vous glisse sur la peau, là-bas. Aujourd'hui, je le sais, c'étaient les plus beaux moments de ma vie. Alors, c'est là que je vais. Et tant pis s'il n'y a plus rien. Chacun a le droit de finir là où il veut. Peut-être restera-t-il quelque chose pour me saluer ? Le vent, au moins, me reconnaîtra. Il ne faut pas oublier Delphes. Ils pensent pouvoir acheter ce qu'ils veulent, tout détruire, tout salir. Mais il faut bien qu'un d'entre nous aille là-bas. Sinon, qui va prévenir Delphes de ce qui arrive au monde ? C'est un honneur de veiller sur la beauté immobile, un honneur de se laisser traverser par le temps. Rien ne nous appartient. C'est cela, au fond, que je suis : le gardien de ce qui ne nous appartient pas ».

24 décembre 2024

CARO Fabrice - Fort Alamo

Fort Alamo est un roman de l’écrivain français Fabrice CARO (1973-). Gallimard, 2024, 174 pages. 


AVC sous le sapin 

Aaah Noël ! ce moment féerique avec ses sapins, sa Mariah Carey, ses films, ses cadeaux, ses réveillons qui rendent pansu. Une période réconfortante pour effacer les contrariétés de l'année écoulée. Et pour cela, Fabrice Caro nous dévoile cette année un pouvoir plutôt... fulgurant. 

En effet, cette période de Noël va chambouler la vie de Cyril. Ce brave père de famille découvre que quiconque le contrarie au quotidien semble désormais mourir, dans les secondes qui suivent, d'un AVC. Est-ce un pouvoir de sa colère accumulée ? Comment peut-il gérer cela face à son frère qui le presse de vider la maison de leur maman décédée, l'achat des cadeaux en dernière minute, et ce réveillon à passer chez son agaçante belle-sœur dont les jours semblent alors comptés ? 

Comme dans ses romans précédents, Fabrice Caro a le sens de l'anti-héroïsme et de la cocasserie qui fait rire, ou presque. En effet, la formule parait plus artificielle et répétitive dans cet opus et, par conséquent, moins puissante. Une impression qui découle peut-être de la situation de départ qui est, dans ce roman au contraire des précédents, a priori irréalisteToutefois, ça fonctionne. Son humour reste bien satirique, fin, empathique pour son antihéros, jamais lourd.

Par ailleurs, les thématiques du roman prennent, dans celui-ci, plus de temps à se construire. L'auteur, derrière l'humour, trouve son inspiration dans les Fêtes, le deuil maternel, et surtout la gestion des contrariétés sociales accumulées au quotidien. Fort Alamo raconte une histoire du regard sur les autres. La relation de Cyril à son entourage, de sa famille à son psychiatre, est à cet égard révélatrice de la difficulté d'être compris et de changer ce regard, malgré la magie de Noël.

Bien qu'il ne s'agisse pas de son meilleur roman, Fort Alamo reste fidèle au style de Fabrice Caro. Pour son ambiance de Noël, son humour satirique, ainsi que la réflexion qu'il amène sur la colère, Fort Alamo est une lecture parfaite pour se ressourcer en période - ou non - de Fêtes.

Extrait :

« Léonie m'a demandé si je ne voulais pas m'occuper des noix de saint-jacques. J'aimais l'immuabilité de nos menus annuels. Quand je les avais achetées au supermarché, une vieille dame devant moi avait dit au poissonnier Eh ben elles ont une sale tête vos gambas. J'avais laissé échapper un rire réflexe. Les vieux ont perdu toute notion des codes et peu leur importe. C'était peut-être ça la seule et unique consolation : un jour on s'en fout ». 

13 décembre 2024

BAYARD Pierre - Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? est un essai du professeur universitaire de littérature français Pierre BAYARD (1954-). Les Editions de Minuit, 2007, 163 pages. 

LP -

En écrivant cet essai, Pierre Bayard avait semble-t-il comme objectif de se mettre une grande partie des professeurs de français à dos, eux qui s'épuisent à répéter, de générations d'élèves en générations d'élèves, que le premier devoir à réaliser avant de parler d'un livre, c'est de... le lire.

Mais qu'est-ce donc que lire et parler un livre ? Il s'agit de la question à l'origine de cet ouvrage. La thèse de Pierre Bayard est de refuser la distinction binaire entre les livres que l'on aurait lus et dont on pourrait parler, et les livres que l'ont n'aurait pas lus et dont on ne pourrait pas parler.  Sur la base d'une redéfinition de la lecture et de la non-lecture, l'auteur vise ainsi à démontrer qu'il est possible et même épanouissant d'élargir le champ des livres dont on assume de parler.

Il peut s'agir des livres que l'on ne connaît pas (LI), des livres que l'on a parcourus (LP), des livres dont on a entendu parler (LE), ou encore des livres que l'on a oubliés (LO). L'auteur évoque divers conseils (ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi) pour parler de ces livres dans diverses situations sociales : la vie mondaine, avec un professeur, avec l'être aimé, jusqu'à discuter avec un écrivain...de son propre livre que nous n'aurions pas lu. 

Deux choses m'ont plu dans cet ouvrage. D'une part, l'approche psychanalytique permettant de s'affranchir d'interdits scolaires parfois inconscients. D'autre part, l'illustration systématique du propos par des extraits d'œuvres littéraires. L'auteur ne se prive d'ailleurs pas de donner un avis sur chacune d'entre elles, par des sigles cohérents avec sa thèse et sa pratique : "LP +" signifiera "avis positif sur ce livre parcouru", "LO --" signifiera "avis très négatif sur ce livre oublié", etc

En revanche, sa conception de la lecture m'a paru morose et uniquement sociale. Dès le prologue, l'auteur écrit qu'il enseigne la littérature mais qu'il n'a ni le goût ni le temps de lire. Par contre, il "doit" parler des livres... L'ouvrage est guidé par cette conception mondaine de la lecture. Aucun livre lu pour le plaisir, pour les émotions, pour l'intrigue. Non, les livres sont des prétextes aux rapports sociaux pour pouvoir parler littérature en toute situation, quitte à dire n'importe quoi. 

Pour rebondir sur l'aspect psychanalytique de cet essai, l'on pourrait penser que Pierre Bayard sublime sa frustration de manquer de temps pour lire des livres, en théorisant des manières d'en parler qui mènent à nier le livre lui-même. Verdict en appliquant sa thèse et ses sigles : LP -

Extrait :

« C'est assez dire à quel point les discours sur les livres relèvent d'une relation intersubjective, c'est-à-dire d'un rapport de force psychiques, où la relation à l'Autre, quelle que soit la nature de cette relation, prend le pas sur la relation au texte, lequel, par voie de conséquence, n'en demeure pas indemne ».

09 décembre 2024

JARDON Quentin - Le chagrin moderne

Le chagrin moderne est un roman de l’écrivain belge Quentin JARDON (1989-). Flammarion, 2024, 254 pages. 

Houellebecq fait du stop

Les abandons sur les aires d'autoroutes ne se limitent pas aux sacs poubelles et aux animaux de compagnie. L'on peut aussi y abandonner son épouse et son enfant, même par amour. Il s'agit du cœur de ce roman qui, sur fond d'anxiété environnementale, démarre d'un besoin : tout plaquer.

Paul et Clémence, avec leur jeunesse et leur petit Marius, forment un couple affectueux mais dépassionné. Éreintés par leur place dans notre époque, ils entretiennent désormais un rapport antagoniste à leur foyer : lui s'y ressource, elle s'y sent prisonnière. Conduisant sur l'autoroute des vacances, Paul, humoriste qui ne fait plus rire personne, ressent alors le besoin irrépressible de quitter Clémence et Marius, sans les prévenir, pour les libérer de ses tourments.

Par ce premier roman, l'auteur s'illustre comme un disciple de Michel Houellebecq. En effet, les similitudes de style et d'approche sont flagrantes. Il nous entraîne aux cotés d'un narrateur désabusé au désespoir comique. S'y ajoutent des lois positivistes sur l'évolution, des aphorismes sur la relation entre les couilles vides et les sentiments, du sarcasme sur les réorientations professionnelles new age, ainsi qu'une nostalgie de la ruralité et des petites épiceries du terroirs. 

Aucun ennui dans ce roman. Cette escapade autoroutière est dépaysante et dynamique par l'intervention de divers personnages aux prises avec l'époque. Elle raconte un inconfort dans la modernité, une anxiété et un manque de sens, vécu par le narrateur comme « un état gazeux, un sentiment de tristesse et d'abattement indéfinissable, brouillardeux, et pourtant occupant tout l'espace de nos vies de grands enfants désenchantés, se dilatant vite avec les années ».

Si l'anxiété environnementale se trouve en vitrine de l’œuvre, cette thématique apparaît toutefois réductrice de la détresse intérieure des personnages. En effet, c'est aussi un roman de crises existentielles découlant de la parentalité et sa culpabilité, du couple et sa passion, du sens professionnel, de la colère, de l'ennui de vivre et du chagrin de constater que les formes de bonheur que propose la société d'aujourd'hui ne sont, peut-être, que de précaires consolations. 

Une différence toutefois avec Houellebecq : si, face à leur époque et à leur solitude existentielle, les personnages de Houellebecq dérivent vers l'acceptation, la soumission ou l'autodestruction, le chagrin moderne est une boussole vers des chemins plus farouches. Guidés par la colère, l'insoumission et la reconnexion à la nature, les personnages ne font pas du stop. Au contraire, ils se dirigent vers une éthique de l'engagement contre leurs tourments et contre le monde.

Ce premier roman de Quentin Jardon est une petite pépite dans la littérature belge. Grâce à son style houellebecquien attendri, ses thématiques contemporaines ainsi que l'introspection qu'il procure, son auteur devient un jeune écrivain à suivre avec attention. 

Extrait :

« Je pensais souvent à la quantité de choses que Marius devrait encore apprendre avant d'atteindre la sagesse. Ça suscitait en moi un mélange de découragement et de nostalgie, une sorte de virginité par procuration ; c'était si énorme, si fabuleux de découvrir la société des hommes, et en même temps si fastidieux, si décevant ». 

09 octobre 2024

CARO Fabrice - Journal d'un scénario

Journal d'un scénario est un roman de l’écrivain français Fabrice CARO (1973-). Gallimard, 2023, 189 pages. 


Ne pas vendre le scénario avant de l'avoir tué

Aaah Fabrice Caro, merci pour le coup de fouet ! Alors que je viens d'acheter son nouveau roman (Fort Alamo), je me suis rendu compte que la cuvée 2023 bonifiait encore dans ma pile à lire... Quel retard impardonnable ! Bref, nous sommes quelques jours plus tard et... 

« On va faire un beau film », voici le credo rassurant que Boris entendra régulièrement durant plusieurs semaines de la part de son producteur. Exalté par la perspective de voir son scénario "les servitudes silencieuses" joué sur le grand écran, il devra toutefois tenir compte des exigences et caprices d'incontournables intervenants. En parallèle, il rencontrera Aurélie, une charmante passionnée de cinéma d'auteur, auprès de laquelle il s'agira de sauver l'honneur... 

Le roman sous forme de journal est une nouveauté dans la bibliographie de Fabrice Caro. Celui-ci couvre toute une saison automnale au jour le jour, chaque journée de la vie de Boris et de son scénario représentant en moyenne trois pages. Ce format rend la lecture rapide et plutôt compulsive. Ce rythme pourrait toutefois être freiné pour les lecteurs qui n'adhéreraient pas à la thématique du cinéma, du fait des nombreuses - et parfois mystérieuses - références citées.

L'évolution des mésaventures de Boris est plutôt prévisible, mais leur lecture reste jouissive tant son obsession de la résilience est, elle, ébouriffante, candide et impayable. Cette rafale de déboires crée un embarras dont l'intensité comique augmente autant que les cigarettes fumées par Boris : trois par jour en début de journal, un paquet et demi à la fin. Au diable, à juste titre, la censure pour cause de santé publique ! C'est à la fois drôle, malaisant, stressant, impitoyable. 

Sur le fond, Caro reste fidèle à lui-même en tournant en dérision certaines dérives artistiques et sociales. D'abord, la soumission de l'art à des exigences de popularité, de comique, d'effets de mode et de rentabilité. Ensuite, une forme de résilience de l'individu qui, dans l'illusion de transformer la frustration en horizon positif, le conduit à accepter des choses qu'il souhaitait pourtant refuser. Enfin, le mensonge et l'oubli de soi, afin de plaire ou de ne pas décevoir.

Ce roman des choses qui s'effilochent est léger et plaît par son humour, son antihéros, ainsi que la dérision sociale sous-jacente. Journal d'un scénario dispose en outre d'un puissant potentiel addictif. Il ne reste qu'une chose à (ne pas ?) souhaiter à son auteur : en faire un beau film

Extrait :

« Tout ça avance sans que j'aie la moindre idée de la direction que nous prenons, mais il vaut mieux parfois ne pas savoir où l'on va. Pour continuer d'avancer. Pour garder un bon pas. Pour éviter de s'allonger tout à coup au milieu de la route en position fœtale ». 

04 octobre 2024

MAUDUIT Laurent - Vous ne me trouverez pas sur Amazon !

Vous ne me trouverez pas sur Amazon ! est un essai du journaliste français Laurent MAUDUIT (1951-). Editions divergences, 2024, 115 pages. 

Utopie culturelle

Avec un tel titre, qui n'ira pas vérifier que ce livre est réellement absent d'Amazon ? Épargnez-vous le détour : oui, il s'y trouve, proposé par un vendeur tiers. Les capacités du géant du commerce en ligne malmènent donc un peu ce titre provocateur, mais il y a encore plus grave... 

Car en effet, dans cet ouvrage, l'auteur explique que les grandes industries numériques de notre quotidien malmènent avant tout certaines libertés et valeurs démocratiques. Il lance ainsi l'alerte sur deux enjeux déjà bien entachés par le capitalisme ordinaire : d'une part les conséquences d'Amazon sur le prix unique du livre, la liberté d'édition et les librairies indépendantes (1), d'autre part l'impact de Google et Facebook sur la liberté de presse et l'information citoyenne.

Le parcours de l'auteur éclaire la teneur de l'ouvrage. Avec des débuts comme journaliste à Informations ouvrières, un passage par Libération, jusqu'à la fondation de Médiapart, l'on découvrira sans surprise un ouvrage rédigé avec ferveur et tourné vers la gauche idéologique. Si le propos est fondé sur des faits, intéressant et important, le ton employé laisse ainsi parfois douter d'une parfaite objectivité ; les accusations portées sont d'ailleurs essentiellement à charge.

Mais une objectivité irréprochable est-elle requise dès lors que la critique porte sur des géants du numérique auxquels plusieurs autorités de la concurrence ont déjà infligé des amendes records qui se chiffrent en dizaines, voire centaines(!), de millions d'euros ? Non, car les dérives dénoncées restent aussi flagrantes que l'inaction politique. Souhaitant davantage qu'une amélioration concurrentielle, l'auteur appelle ainsi à un utopique changement de paradigme (2).

Il est toutefois dommage que le propos soit très autocentré sur la France alors que le débat, et surtout les solutions, relèvent inévitablement d'une dimension européenne, voire mondiale. Par ailleurs, l'on regrettera que la thématique de la liberté de la presse semble occuper plus de place que celle de la défense du livre, malgré ce titre qui laisse penser le contraire. Au-delà de ça, l'investigation est implacable et devrait interpeller toute personne intéressée par ces sujets.

Le plus important reste que derrière son contenu factuel, financier, politique, cet ouvrage démontre qu'un péril pèse sur des expériences sensibles précieuses à préserver : le plaisir de vagabonder dans une librairie physique, la joie de repérer des livres (et donc des pensées) en dehors des algorithmes publicitaires, la satisfaction de s'informer par une presse qui n'est pas sous influence, rester libre sans devenir soi-même une marchandise...  Des utopies, là aussi ?

Ce réquisitoire de Laurent Mauduit contre les oligopoles du numérique alerte et appelle à la résistance afin de préserver certaines libertés et valeurs démocratiques. Comme plusieurs acteurs du livre, réfléchissions à nos pratiques de citoyen-lecteur tant qu'il en est encore temps.

(1) Voir l'appel « Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon » (lien), cité par l'auteur.

Extrait :

(2) « Face à ce séisme, il est donc décisif d'opposer une alternative à ce capitalisme prédateur, celle des communs. Alternative de bon sens : n'est-il pas temps de convenir qu'il y a des biens essentiels qui ne devraient appartenir à personne, pas même à l’État, et dont l'usage devrait être ouvert à tous ? Si c'est le cas, il coule de source que les biens numériques font partie de cet horizon post-capitaliste, allant au-delà de la propriété. Ce qui peut paraître utopique, mais qui correspond très précisément aux espérances des premiers temps de l'Internet ». 

02 septembre 2024

KARLSSON Jonas - La facture

La facture est un roman de l’écrivain suédois Jonas KARLSSON (1971-). Actes Sud, 2015 (2014), 189 pages.

Taxe sur le bonheur ajouté 

Ne vous méprenez pas sur cette couverture. Cet homme bienheureux au milieu de la nature a aussi ses problèmes ! Ce que l'image ne dit pas, c'est qu'il a reçu une facture l'endettant pour le restant de ses jours. Le motif ? Eh bien, justement, il mènerait une vie heureuse, ce qui a un prix. 

Dans ce roman, nous rencontrons pourtant un narrateur dont la vie semble morose. Célibataire éconduit, orphelin et employé du vidéoclub Les bobines de Jojo; il y conseille des cinéphiles, imagine l'Afrique dans des taches de coca sur le sol, achète des serpillières et déjeune avec son seul ami Roger. Jusqu'à la réception de cette facture de 5 700 000 de couronnes... Arnaque ? Erreur de calcul ? Pour le savoir, il ne reste qu'à appeler le numéro inscrit au bas du document... 

De cette intrigue cocasse, l'auteur développe une histoire qui rappelle Kafka et Orwell. En effet, derrière le thème du bonheur se trouve l'absurdité de cette facture démesurée adressée à cet honnête narrateur anonyme, désormais présumé coupable d'exister et de vivre. En face de lui, une autorité fiscale froide, surpuissante, qui connaît le moindre recoin de la vie privée des sujets, lesquels ne font qu'aggraver leur cas à tenter de contester ou d'obtenir des explications. 

Le roman conserve toutefois une légèreté et une facilité de lecture. Le narrateur, par la simplicité de son quotidien et de ses réactions, enlève toute dimension sophistiquée à l'histoire. Par ailleurs, la place réservée à la sensibilité est grande. Le thème du bonheur est appréhendé en grande partie par la sensibilité aux éléments, aux saisons, aux rêves, aux souvenirs ; à la simplicité d'une sieste sur un canapé; à l'amusement de gonfler ses joues; à la satisfaction d'une vie paisible. 

En réalité, avec une mauvaise langue, l'on pourrait en tirer une méthode de développement personnel pour radins ou planificateurs fiscaux qui, s'ils se laissent prendre au jeu de l'histoire, rechercheront des sources de plaisirs potentiellement facturables dans leur quotidien. Pourront-ils les réduire et payer moins ? Difficilement, tant il s'agit parfois de choses banales ou liées à la sensibilité d'exister. Pourront-ils alors au moins en profiter davantage ? On le leur souhaite.

La facture est un petit roman absurde agréable à lire, en compagnie d'un antihéros sensible et attachant. L'histoire amène le lecteur à redécouvrir les sources de bonheur qui pourraient être facturées dans sa propre vie, quel qu'en soit le prix, surtout la gratuité. 

Extrait :

« Il était tard, mais j'ai quand même appelé. J'avais passé à peu près toute ma soirée assis à la table de la cuisine, à écouter les bruits de la ville au dehors. Lentement regardé la nuit tomber sur les toits et écouté les bruits changer. Des gens se disputaient. J'entendais des bribes, sans vraiment comprendre de quoi il s'agissait. Une femme a ri fort et longtemps. Un chien a aboyé et une bande de supporters est passée en chantant l'hymne de son club de foot. De temps à autre, une brise plus fraîche entrait dans ma cuisine surchauffée, me caressait le visage et les bras. J'étais assis là, sans aucune raison d'aller nulle part. D'une certaine façon, la vie était juste si belle. Normal qu'elle vaille cher ».

11 août 2024

ZORN Fritz - MARS

MARS est un récit de l’écrivain suisse Fritz ZORN (1944-1976). Gallimard, 2023 (1977), 318 pages.

Phrases terminales 

Cet ouvrage n’est rien de moins qu’un dépistage contre le cancer, qui ne vous sera pas remboursé par la Sécu. Si les valeurs transmises par votre famille vous plombent, si la société vous déprime et vous isole, méfiez-vous ! Comme ce jeune écrivain suisse, vous êtes une personne à risque.

A environ 30 ans, Fritz Zorn, issu de la haute société de Zurich, apprend en effet qu’il a un cancer. Un état qu’il perçoit comme une maladie du corps, mais surtout comme une maladie de l’âme, la première étant pour lui la conséquence de la seconde. Il s'en explique dans Mars, son seul livre, écrit au début des années 70 quelques mois avant sa mort, dans lequel il revient sur  son éducation bourgeoise et sur le milieu social qui le conduirent vers la dépression. 

Loin d'un témoignage sur la fin de vie avec la maladie, ce récit est avant tout celui d'une colère et d'une révolte. En effet, outre quelques lamentations parfois répétitives, l'auteur dissèque les causes sociales et psychologiques qu'il attribue à sa dépression, et donc à son cancer. Ce texte est écrit pour tenter de se détacher d'un bonheur manqué. Il en résulte un récit du souvenir, introspectif, au style très intello-analytique et à la provocation sociale non dissimulée.

Cette introspection conduira l'auteur à des conclusions très personnelles. Parfois sous forme métaphysique : « même si nous partons de l’hypothèse que Dieu n’existe pas, il nous faudrait l’inventer tout de bon, rien que pour pouvoir lui mettre un pain dans la gueule » ; parfois sous forme de lois psychologiques à la logique formelle : « Ce qui ne fonctionne pas est un malheur ; ce qui fonctionne un bonheur. Ou inversement : le bonheur, c’est ce qui fonctionne ».

Mais alors, qu'est ce qui n'a pas fonctionné pour Zorn, qui avait la jeunesse, l'élégance, la culture et la richesse, toutefois sans être heureux ? Tout simplement son éducation bourgeoise qui, bien que donnée par des parents de bonne foi, l'a formaté à « ne pas déranger ». Le résultat fut un homme conformiste, névrosé, spectateur du monde et privé de l'expérience de la vie, en particulier de l'amour. Comment ne pas penser, comme lui, que le corps eut envie de dire stop ?

Par sa colère, son récit et sa mort, Fritz Zorn surgit tel un lanceur d'alerte quant aux impacts de la santé mentale sur la santé physique. Son introspection sociale, laborieuse mais puissante, percute les conformismes pour s'en libérer et vivre pleinement avant qu'il ne soit trop tard.

Extrait :

« C’était comme si toutes les larmes que je n’avais pas pu – et n’avait pas voulu – verser dans ma vie s’étaient rassemblées dans mon cou pour former cette tumeur, faute d’avoir pu remplir leur fonction véritable, qui était de couler. D’un point de vue purement médical, ce diagnostic à la résonance poétique n’est bien entendu d’aucune pertinence, mais, rapporté à l’être tout entier, il exprime la vérité : toute la souffrance que j’avais accumulée au fil des années, la réprimant au plus profond de moi-même, ne pouvait soudain plus être contenue par les digues intérieures ; elle explosait, la pression était devenue trop forte, et cette explosion provoquait l’anéantissement du corps ».

21 juillet 2024

MURAKAMI Haruki - Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond est un récit autobiographique de l’écrivain japonais Haruki MURAKAMI (1949-). Belfond, 2009 (2007), 221 pages.

Machine à courir 

Alcool, tabac, drogues,... certains écrivains ont des substances qui leur collent à la peau et à la page. D'autres écrivains relativisent toutefois cette image de l'artiste vicié, en pratiquant une addiction plus saine comme le sport. Haruki Murakami nous présente le sien : la course de fond. 

Le quotidien sportif d'Haruki Murakami débute à l'automne 1982, alors qu'il a 33 ans. Durant les 25 ans qui suivront et plus encore, il courra une moyenne de 10 km/jour et participera chaque année à un marathon, voire à des triathlons. D'où vient sa motivation ? Quels sont ses obstacles ? Quelles sont ses récompenses ? Cet autoportrait contient les réflexions de l'auteur sur la place de sa discipline sportive au sein de son métier d'écrivain et de sa vie d'homme.

Outre le sport, nous découvrons aussi la naissance du romancier. Murakami explique comment il a abandonné son activité prometteuse de gérant de club de jazz au profit du pari risqué de vivre de son écriture. Il présente ainsi certaines qualités nécessaires, pour lui, à la vie de romancier : le talent, la concentration, la persévérance et la gestion de la condition physique. En ce qui le concerne, il a peu à peu fortifié ces qualités par sa pratique de la course de fond. 

L'ouvrage n'a pas de grande ambitions stylistiques ou narratives. Mais pas besoin de cela pour présenter, en toute simplicité, une philosophie inspirante. Celle qui vise à poursuivre ses objectifs personnels plutôt qu'à se placer en compétition avec autrui, à privilégier le plaisir et non la course contre le temps, à rechercher la justice dans une réalité injuste, à ne pas se soucier de ce que les autres pensent, et, surtout, à être en action pour dépasser l'inévitable souffrance.

Ce récit témoigne que le sport peut apporter une énergie, un équilibre, ainsi qu'une santé propices à la poursuite — à long terme — du métier d'écrivain. Simple et sans leçon de morale culpabilisante, l'on y découvre la sagesse particulière d'une plume devenue machine à courir. 

Extrait : 

« Si la souffrance n'entrait pas en jeu, qui diable s'embêterait à des disciplines telles que le triathlon ou le marathon, qui réclament autant de temps et d'énergie ? Ce qui nous procure le sentiment d'être véritablement vivants - ou du moins, en partie -, c'est justement la souffrance, la souffrance que nous cherchons à dépasser. Notre qualité d'être vivant ne tient pas à des notions comme le temps que l'on réalise ou le rang, mais à la conscience que l'on acquiert finalement de la fluidité qui se réalise au cœur même de l'action ».

16 mars 2024

MORSELLI Guido - Dissipatio H.G.

Dissipatio H.G. est un roman de l’écrivain italien Guido MORSELLI (1912-1973). Rivages, 2022 (1977), 167 pages.

Évaporation philosophique

Que penser et que faire lorsqu'on découvre être, du jour au lendemain, le dernier humain sur Terre ? Pour répondre (ou non) à cette question : Guido Morselli, un écrivain italien présenté, en bandeau de cette édition, comme un "cousin grognon de Huysmans et Houellebecq". Ambiance. 

Dissipatio H.G., pour dissipatio humani generis, est l’histoire d’un homme qui revient d’une caverne alors qu’il avait décidé de s’y suicider. Au réveil, chez lui, d'une seconde tentative avortée, il découvre que les humains ont disparu, comme s’ils s’étaient évaporés. Leurs affaires intactes sont encore là, des voitures accidentées jonchent les routes, mais nulle trace d’une quelconque personne. Il ne reste que la vie animale et végétale aux cotés de ce dernier homme.

Avec ce thème, nous sommes évidemment loin d'un roman joyeux ou même initiatique. En effet, bien que le narrateur explore divers endroits d'une société vidée de ses occupants, il s'agit surtout d'un huis clos mental rempli de réflexions psycho-théo-philosophiques. Plus grave, le vocabulaire abscons et les nombreuses locutions latines (non traduites) rendent tout cela inintelligible. Ce labeur pour comprendre, en vain, l'histoire et les pensées du narrateur, gâche le plaisir de lire.

Entre la solitude et l'effroi vertigineux du narrateur, quelques passages sont toutefois plutôt cocasses : plantations de comprimés de tranquillisants pour faire pousser de meilleurs humains, calcul de l’écoulement des jours à travers la moisissure d’un fromage, ou simulation d'une ambiance de kermesse à l’aide de mannequins en plastique et de papier mâché. Ce qui donne trois sourires au cours de ces 167 pages de pesanteur ésotérique. Ouf, on évite la crise d'angoisse.

Que tirer en fil rouge de ce brouillard littéraire ? Difficile à dire. L'on devine quelques grandes idées. La critique d'une humanité dont l'obsession est de fabriquer des objets, de l'utilitaire. La critique d'un monde qui oppresse la nature, désormais délivrée de la présence humaine. L'on devine surtout l'expression de la solitude, à travers son narrateur, d'un écrivain incompris, lui qui se suicida (avec plus de succès que son narrateur) après l'échec éditorial de ce roman. 

Roman d'introspection hermétique, Dissipatio H.G. correspond à sa couverture : dans un monde vide, au milieu de nuages inquiétants, un homme sombre s'évapore seul dans sa bulle. Pour ce qui est de la filiation publicitaire établie avec Huysmans et Houellebecq, on la cherche encore. 

Extrait :

« A Klaus, là où ma vallée finit en plaine, je longe une usine. Sur son mur d'enceinte, une inscription à gros caractères : Nos détergents sont biodégradables à 93 %. Entre-temps, fabricants et clients ont été biodégradés à 100 %. Les bouquetins s'en sont rendu compte et en profitent ».

09 janvier 2024

TESSON Sylvain - Sur les chemins noirs

Sur les chemins noirs est un récit de l’écrivain français Sylvain TESSON (1972-). Gallimard, 2016, 143 pages.


Livre en cul-de-sac

Déception, déception, déception...alors que ce récit disposait de tous les ingrédients pour devenir une grande œuvre : un écrivain déjà reconnu par un certain lectorat, un drame humain et le témoignage d'une renaissance grâce à la marche dans la nature. 

Le drame humain est évidemment terrible : il s'agit de la chute de Sylvain Tesson lui-même, alors alcoolisé, du haut de huit mètres, ce qui lui brisa de nombreuses parties du corps. Après une survie miraculeuse, il respecte le serment qu'il se fit lorsqu'il gisait dans son lit d'hôpital : « Si je m'en sors, je traverse la France à pied ». Une traversée qui durera plusieurs mois sur les chemins les plus ruraux et les plus cachés de France, afin de vivre pleinement sa renaissance.

Mais quelle balade énigmatique... En effet, page après page, les chemins se succèdent par des indications géographiques bien mystérieuses, qui ne permettent pas d'imaginer les lieux malgré certains passages plus esthétiques. D'autant que les découvrir à travers un écran gâcherait l'immersion dans la lecture et violerait la philosophie "anti-écrans" du récit. La marche sur ces chemins noirs devient rapidement abstraite, ennuyeuse, parfois énervante. Bref, sortie de route. 

La balade n'est pas plus réjouissante dans le propos. Cette randonnée est un prétexte pour formuler une critique de la modernité, de l'Europe, des écrans, du moteur à explosion, bref de tout ce qui pourrait mettre à mal, à tort ou à raison, la ruralité française. La solution de l'auteur face à cela : la fuite ; son attitude : l'isolement. Loin d'une renaissance positive, constructive, d'engagement, c'est un chemin sans issue vers la rancœur, le ressentiment et la frustration. 

Naturellement, l'on peut être d'accord ou non avec sa critique et son attitude de repli. Mais peut-être aurait-il été plus honnête d'intégrer cela dans un essai psycho-socio-politique sujet à débats intellectuels, plutôt que dans un récit dont l'un des objectifs était pourtant de sacraliser les endroits, tellement rares, où personne ne vous dit quoi ni comment penser. Par son approche, l'auteur réalise ainsi tout ce qu'il voulait éviter et, pire, trompe le lecteur en recherche d'évasion.  

L'on retiendra deux idées du récit : tout d'abord les chemins noirs, inconnus, salvateurs, se trouvent avant tout à l'intérieur de nous ; ensuite, la nature est belle, ressourçante et doit être préservée. Faut-il se laisser égarer durant 140 pages d'aigreur pour apprendre cela ? Non. 

Ce livre aurait pu être une merveille d'évasion et d'introspection poétiques, mais tourne à l'ennui et à la tromperie. Dommage d'en rédiger une chronique négative mais comme l'écrit l'auteur, isolé dans sa maison forestière : « il ne faut tout de même pas exagérer avec la compassion ». 

Extrait : 

« Il était difficile de faire de soi-même un monastère mais une fois soulevée la trappe de la crypte intérieure, le séjour était fort vivable. Je me passionnais pour toutes les expériences humaines du repli. Les hommes qui se jetaient dans le monde avec l'intention de le changer me subjuguaient, certes, mais quelque chose me retenait : ils finissaient toujours par manifester une satisfaction d'eux-mêmes. Ils faisaient des discours, ils bâtissaient des théories, ils entraînaient les foules : ils choisissaient les chemins de lumière ».

30 décembre 2023

FABCARO et CONRAD Didier - Astérix tome 40, l'Iris blanc

L'Iris blanc est une bande dessinée de l'écrivain français FABCARO (1973-) et du dessinateur français Didier CONRAD (1959-). D'après René GOSCINNY (1926-1977) et Albert UDERZO (1927-2020). Hachette, 2023, 48 (126) pages.

C'est une bonne situation, ça, influenceur ?

Changement de scénariste pour Astérix, qui accueille le talentueux Fabrice Caro, alias Fabcaro. Déjà reconnu pour ses romans, dont certains graphiques, l'on imagine avec malice qu'un peu de potion magique ne pourra qu'accentuer son humour sarcastique, empathique et absurde ! 

Direction donc la Gaule, en 50 avant J.C. Malheureusement pour César, les troupes romaines sont démotivées. Elles désertent leur conquête du dernier village gaulois. Vicévertus, le médecin-chef des armées, a la solution pour leur redonner la fierté du combat : leur inculquer une pensée positive selon sa méthode de l'iris blanc. A coups de sourire charismatique et d'aphorismes bienveillants, Vicévertus commencera par influencer l'ennemi pour diminuer son agressivité...

Astérix reste d'abord du Astérix, et non du Fabcaro. En effet l'on s'écarte un peu de l'univers purement absurde de cet auteur pour entrer davantage dans la caricature et la satire, à propos de nombreux sujets contemporains : évidemment les influenceurs qui détournent ou usurpent le développement personnel, mais aussi les transports, les commerces, l'alimentation, les grandes villes, certaines chansons, ainsi qu'une bonne crise de couple entre Bonemine et Abraracourcix. 

L'humour est omniprésent, sous diverses formes. Outre la caricature et la satire, cette BD est remplie d'innombrables jeux de mots, tel que l'« esprit sain dans un porcin » au milieu d'une chasse de sangliers devenus soudainement positifs et affectueux. Tout cela donne un relief comique bien réussi à un thème socio-politique sérieux : dépasser la naïveté et lutter contre un gourou influenceur qui neutralise ici la vigilance, la cohésion et l'authenticité de tout un village.

Le dessin est très coloré avec une grande diversité d'ambiances. Il alimente merveilleusement le scénario et l'humour grâce à son dynamisme, des répétitions de cases fixes et des visages remplis d'émotions. Aux cotés de ce Vicévertus très majestueux et tête à claques, l'on appréciera le visage ronchon et désabusé d'Abraracourcix. Et, bien sûr, Astérix et sa bonne moustache qui lui procure l'amusante détermination d'un scottish terrier, à défaut d’une présence plus marquée d’Idéfix. 

Enfin, mention spéciale pour l'édition grand format et son irréprochable qualité. Elle est agréable au toucher, semble indestructible et contient, outre l'histoire et ses planches originales, des compléments sur le monde d'Astérix et sur la création de cet opus. Pour un amoureux du bon papier et néophyte de cette bande dessinée, cette édition sera un régal et très intéressante. 

L'iris blanc est une BD drôle et intelligente, qui titille notre époque et se montre critique, par un humour touchant et satirique, face aux gourous usurpateurs d'une certaines pensée positive. Un ouvrage qui donne envie de (re)découvrir les 39 tomes précédents... Il reste un peu de potion ? 

Extrait : 

28 décembre 2023

KARLSSON Jonas - La Pièce

La Pièce est un roman de l’écrivain suédois Jonas KARLSSON (1971-). Actes Sud, 2016 (2009), 189 pages.

Trouble du spectre de l'absurde 

Le bureau est un endroit propice à l'observation et à la réflexion sur la condition humaine. Il s'agit désormais d'un lieu bien appréhendé par la littérature, dans différents registres. En Suède, Jonas Karlsson s'est lancé dans l'aventure avec Björn, un personnage singulier et... troublant.  

Björn vient d'intégrer un nouveau service dans l'administration. Peu à peu perçu comme arrogant et conflictuel, ce nouveau collègue rythmera l'ambiance de travail par des réactions sociales improbables, des journées programmées à la minute près, une recherche de l'ordre parfait et de la franchise dans les ambitions. Surtout, il deviendra obsédé par cette porte qui mène vers une pièce parfaite, inoccupée; un mystérieux refuge mental nécessaire à son équilibre.

La Pièce est un roman absurde. Comme l'écrivait Albert Camus, « l’absurde n’est pas dans l’homme, ni dans le monde, mais dans leur présence commune » (1). Une absurdité qui pouvait déjà se trouver sous l'angle de la bureaucratie, chez Kafka, avec gravité, par la confrontation d'un étranger avec un château (2). Ici, l'absurde bureaucratique dégénère en comédie d'entreprise, par l'intégration d'un fonctionnaire perturbateur dans le conformisme d'un service administratif.

Cette comédie est peuplée de personnages emblématiques, malmenés dans des situations toutes plus cocasses les unes que les autres. Le protagoniste, tellement imprévisible et insolent, anime impitoyablement l'histoireLe mot n'est jamais utilisé, mais l'on devine que Björn présente des traits d'un trouble du spectre autistique. Certains le jugeront incapable, drogué, pendant que d'autres exigeront la désignation d'un consultant pour savoir si cette pièce existe réellement...

Mais quel est le problème, dans cette histoire ? Cet individu incompris, qui travaille efficacement, avec ses spécificités, en dehors des convenances, ou bien la structure qui le juge car elle l'appréhende avec des œillères sociales et professionnelles inadaptées ? Certainement ni l'un ni l'autre, mais bien leur présence commune, source d'absurdité, qui, si elle serait navrante dans la réalité, a dans cette fiction le mérite de provoquer de nombreux sourires. Une pépite littéraire.

Fort de ses personnages savoureux, La Pièce est un excellent petit roman absurde et farfelu sur le thème du bureau. Tout cela en ouvrant l'esprit, par l'humour, sur le fait que les différences de fonctionnement peuvent constituer une source de complémentarité, plutôt que d'absurdité. 

Extrait : 

« Je crois qu'il est utile pour nous tous de considérer que nous ne sommes pas tous pareil, et que certaines personnes voient les choses d'une façon, comment dire ? un peu différente. Mais nous sommes des adultes, et nous devrions malgré tout réussir à fonctionner côte à côte. N'est-ce pas ? ».

(1) Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. 
(2) Franz Kafka, Le Château, Gallimard, 1938.