15 mai 2023

HORVILLEUR Delphine - Il n'y a pas de Ajar

Il n'y a pas de Ajar est un ouvrage de l'écrivaine française Delphine HORVILLEUR (1974-). Grasset, 2022, 90 pages. 


Se démultiplier pour mieux devenir

A travers son œuvre littéraire, Romain Gary fut un véritable caméléon. Parmi ses nombreux pseudonymes, celui d'Emile Ajar fut le plus remarquable et remarqué, jusqu'à lui procurer un second prix Goncourt. Une fuite identitaire source de réflexions, encore 40 ans après son décès. 

En effet, la rabbin française Delphine Horvilleur a six ans le jour où Romain Gary se donne la mort, le 2 décembre 1980. Ce romancier deviendra son dibbouk, à savoir un « revenant qui vous colle à la peau ou à l'esprit, un être dont l'âme s'est attachée à la vôtre pour une raison mystérieuse, et qui ne vous lâche plus ». Elle consacre ce petit livre à cette filiation intellectuelle, voire personnelle, à travers un tourbillon de réflexions sur l'identité et le judaïsme.

Cet ouvrage se situe à la croisée de l'autobiographie et du roman. En effet, dans la seconde partie du livre, le témoignage laisse place à la fiction. Nous découvrons le monologue d'Abraham Ajar, un fils imaginé du fameux pseudonyme Emile Ajar. Dans une cave métaphore de l'inconscient de tout un chacun, Abraham rejoint la réflexion identitaire de l'ouvrage en décidant de dire merde. « Merde à l'identité. Merde à tout ce qui te fait croire que tu n'es rien d'autre que ce que tu es ». 

L'auteure aborde ainsi de nombreux sujets, peut-être un peu trop pour être pleinement traités dans un ouvrage de si petite taille. Si la thèse de l'œuvre est claire, les développements apparaissent parfois ambigus et superficiels. De surcroît, des prérequis religieux ainsi qu'une connaissance des romans de Romain Gary/Emile Ajar sont nécessaires pour saisir certaines références et allusions. Certains passages divulgâchent d'ailleurs l'intrigue de ces romans. 

L'on en retiendra que tant Delphine Horvilleur que son personnage Abraham Ajar nous recommandent de toujours être en chemin, en devenir, sur le plan de l'identité. De rester à distance des stéréotypes et des injonctions cloisonnées. D'autres filiations que la seule naissance permettent d'emprunter ce chemin, telle que la filiation littéraire avec un dibbouk aux multiples facettes. Souhaitons à chacune et chacun de connaître la joie d'identifier le sien.

Cet ouvrage introspectif, entre hommage littéraire et réflexions identitaires, plaira aux personnes initiées à Romain Gary et passionnées par le judaïsme. Pour les autres, peut-être vaut-il mieux qu’ils consacrent leur temps de lecture à découvrir l’œuvre de Romain Gary lui-même. 

Extrait :

« Son pseudo fut un dernier pied de nez au morbide qui vous rattrape toujours, mais qu'on peut tromper un temps avec un peu de panache, avec une manigance littéraire qui interdit à l'homme de n'être que lui-même. A travers Ajar, Gary a réussi à dire qu'il existe, pour chaque être, un au-delà de soi; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd'hui un nom vraiment dégoûtant : l'identité ». 

RHINEHART Luke - Vent blanc, noir cavalier

Vent blanc, noir cavalier est un roman de l'écrivain américain Luke RHINEHART (1932-2020).  Aux forges de Vulcain, 2021 (1975), 272 pages.


Faut-il décapiter son épouse pour être en paix avec soi-même ? 

Depuis 1971, Luke Rhinehart chamboule de nombreux lecteurs avec son roman L'Homme-dé,(lire ici), sur le thème du détachement de soi. Quelques années plus tard, ce thème le préoccupait encore, de sorte qu’il reprit sa plume et remplaça les dés par quelques sabres bien affûtés. 

Lors d’une nuit de tempête enneigée du XVIIIe siècle, un temple bouddhiste abandonné devint le refuge de deux amis poètes aux tempéraments bien opposés : Oboko et Izzy. Alors qu'il entend du bruit à l'extérieur, Oboko y découvre le corps enseveli de Matari, une mystérieuse personne qui les bouleversera par sa beauté. Toutefois, Matari est poursuivie par son mari, le puissant Seigneur Arishi, qui a fait le serment de lui couper la tête pour rétablir son honneur conjugal… 

Tout d’abord, remarquons que les éditions Aux forges de Vulcain ont toujours l'art de créer des livres beaux et agréables, pour leurs couvertures, leur papier ou encore leur typographie. Leur lecture est déjà un plaisir en soi sur le plan physique. Cette publication n'y fait pas exception.

Mais la grande réussite de ce roman réside dans son ambiance nippone enneigée. On a froid, on est perdu dans les montagnes, mais on ressent également le réconfort des braises à l’intérieur de ce temple bouddhiste abandonné. L'auteur a réalisé cette immersion sans écrire d'interminables descriptions ; il a simplement placé des touches d'ambiance minimales aux bons endroits. 

L'histoire contient aussi de très bons personnages. Charismatiques, ils construisent l’intensité du récit par la tempête de leurs quêtes et démons respectifs : le détachement et l'amour pour Oboko, la gloire et la fête pour Izzy, la liberté et la fidélité pour Matari, l'honneur et l'intransigeance pour Arishi. Qui est la neige ? Qui est le feu ? Cela dépendra des circonstances et de la capacité de détachement de chacun, tantôt à coup de poésie ou d'humour, tantôt à coup de décapitations. 

On devinera, dans la chasse des noirs cavaliers, la pression de puissants principes sociaux face à la tentative de liberté individuelle portée par le vent blanc. On y verra également le poids des interdits personnels, face au désir et à l'horizon d'un bonheur. Ces névroses et confrontations s’inscrivent dans la droite ligne de l'anticonformisme chez Luke Rhinehart. Elles méritent d’être  méditées tant elles percutent encore pleinement notre époque et nos personnalités.

Si, comme l'affirme notre grand poète Izzy, « Il ne faut jamais remettre au lendemain les boustifailles que l'on peut faire le jour même », c'est également le cas pour la lecture de ce roman. Laissez-vous porter par ce vent blanc de liberté enneigée et d'émotions incandescentes.

Extrait :

«  En apparence, Oboko montait la garde et ses yeux regardaient fixement le sentier qui grimpait le flanc de la montage depuis Samika ; en réalité, il n'aurait peut-être même pas remarqué une armée en marche. Son esprit vagabondait, passait de la joie qu'il avait éprouvée en constatant que son poème avait plu à Matari au tourment de ne pas savoir où Izzy avait passé la nuit précédente, de ne pas savoir ce qu'il faisait à l'heure actuelle dans le temple et, de là, à la perplexité de se répéter sans cesse que cela n'avait aucune importance. Il était énervé, anxieux, extatique, tourmenté ; en un mot, il se sentait vivre ».

CARO Fabrice - Samouraï

Samouraï est un roman de l’écrivain français Fabrice CARO (1973-). Gallimard, 2022, 220 pages. 


Une grenouille peut-elle vaincre un écrivain Samouraï ?

S'il existait une association des Antihéros Anonymes, Fabrice Caro en serait certainement l'animateur, vu son talent pour créer et gérer ce type de protagonistes. Samouraï s'inscrit  pleinement dans ce mouvement avec un nouvel "AA" pas si anonyme que cela : Alan. 

Alan est écrivain. Un écrivain angoissé depuis la publication de son premier roman le même jour que l'éclatement d'un scandale politique sexuel, qui le priva du feu des projecteurs. Pire, Lisa, son ex-compagne, l'acheva d'une remarque foudroyante : « Tu veux pas écrire un roman sérieux ? ». Alan décidera de relever ce défi avec un mental de Samouraï : discipline, concentration et acharnement ! Mais c'était oublier sa promesse de surveiller la piscine des voisins en vacances... 

Samouraï est un roman complètement fidèle à l'humour touchant et décalé de Fabrice Caro. La formule comique de cet auteur est rodée et démontre à nouveau son efficacité : absurdiser et rendre improbables ce qui ressort pourtant de l'ordinaire le plus quotidien, à savoir pour cet opus l'écriture d'un livre, des insectes, une rupture amoureuse, un supermarché, une teinture pour cheveux, ou même l’apparition d'une déconcertante grenouille au bord d'une piscine. 

En fil rouge, le défi auquel s’attelle Alan amène deux réflexions : un roman doit-il être perçu comme sérieux pour être réussi ? Et, surtout, qu’est-ce qu’un roman sérieux ? La persévérance d'Alan dans sa quête de ce roman sérieux l'emmènera sur des pistes diverses et variées, qui sont crédibles mais relèvent parfois d'une attachante naïveté. Les échanges unilatéraux qu'il entretiendra avec son éditrice seront à cet égard drôlement bien révélateurs et embarrassants. 

Le roman sérieux est peut-être celui qui rend compte des désillusions humaines, avec les artifices de l'empathie, de l'absurde et de la dérision. En ce sens, Samouraï est un roman réussi et pleinement sérieux sur la créativité littéraire, la solitude, la concentration et la résilience.

Extrait :

« J’éprouvais la sensation physique que mon corps était le siège de combats permanents entre des bactéries positives porteuses d’élan et les globules blancs de l’inertie qui leur sautaient à la gorge pour les neutraliser, défendant mon système de toute ingérence, de toute velléité de projet. Plus tard, cette sensation s’est répétée régulièrement, cette abdication de tout, surtout durant ma vie commune avec Lisa, et chaque fois Julio Iglesias m’apparaissait physiquement, comme la dame blanche au bord des routes dans les contes de mon enfance pour annoncer un accident à venir, à ceci près que l’apparition de Julio Iglesias n’annonçait rien, il n’était là que pour pointer mes abandons. Il était l’allégorie vivante du forfait, du dépôt de bilan ».