11 août 2024

ZORN Fritz - MARS

MARS est un récit de l’écrivain suisse Fritz ZORN (1944-1976). Gallimard, 2023 (1977), 318 pages.

Phrases terminales 

Cet ouvrage n’est rien de moins qu’un dépistage contre le cancer, qui ne vous sera pas remboursé par la Sécu. Si les valeurs transmises par votre famille vous plombent, si la société vous déprime et vous isole, méfiez-vous ! Comme ce jeune écrivain suisse, vous êtes une personne à risque.

A environ 30 ans, Fritz Zorn, issu de la haute société de Zurich, apprend en effet qu’il a un cancer. Un état qu’il perçoit comme une maladie du corps, mais surtout comme une maladie de l’âme, la première étant pour lui la conséquence de la seconde. Il s'en explique dans Mars, son seul livre, écrit au début des années 70 quelques mois avant sa mort, dans lequel il revient sur  son éducation bourgeoise et sur le milieu social qui le conduirent vers la dépression. 

Loin d'un témoignage sur la fin de vie avec la maladie, ce récit est avant tout celui d'une colère et d'une révolte. En effet, outre quelques lamentations parfois répétitives, l'auteur dissèque les causes sociales et psychologiques qu'il attribue à sa dépression, et donc à son cancer. Ce texte est écrit pour tenter de se détacher d'un bonheur manqué. Il en résulte un récit du souvenir, introspectif, au style très intello-analytique et à la provocation sociale non dissimulée.

Cette introspection conduira l'auteur à des conclusions très personnelles. Parfois sous forme métaphysique : « même si nous partons de l’hypothèse que Dieu n’existe pas, il nous faudrait l’inventer tout de bon, rien que pour pouvoir lui mettre un pain dans la gueule » ; parfois sous forme de lois psychologiques à la logique formelle : « Ce qui ne fonctionne pas est un malheur ; ce qui fonctionne un bonheur. Ou inversement : le bonheur, c’est ce qui fonctionne ».

Mais alors, qu'est ce qui n'a pas fonctionné pour Zorn, qui avait la jeunesse, l'élégance, la culture et la richesse, toutefois sans être heureux ? Tout simplement son éducation bourgeoise qui, bien que donnée par des parents de bonne foi, l'a formaté à « ne pas déranger ». Le résultat fut un homme conformiste, névrosé, spectateur du monde et privé de l'expérience de la vie, en particulier de l'amour. Comment ne pas penser, comme lui, que le corps eut envie de dire stop ?

Par sa colère, son récit et sa mort, Fritz Zorn surgit tel un lanceur d'alerte quant aux impacts de la santé mentale sur la santé physique. Son introspection sociale, laborieuse mais puissante, percute les conformismes pour s'en libérer et vivre pleinement avant qu'il ne soit trop tard.

Extrait :

« C’était comme si toutes les larmes que je n’avais pas pu – et n’avait pas voulu – verser dans ma vie s’étaient rassemblées dans mon cou pour former cette tumeur, faute d’avoir pu remplir leur fonction véritable, qui était de couler. D’un point de vue purement médical, ce diagnostic à la résonance poétique n’est bien entendu d’aucune pertinence, mais, rapporté à l’être tout entier, il exprime la vérité : toute la souffrance que j’avais accumulée au fil des années, la réprimant au plus profond de moi-même, ne pouvait soudain plus être contenue par les digues intérieures ; elle explosait, la pression était devenue trop forte, et cette explosion provoquait l’anéantissement du corps ».