A pied d’œuvre est un roman de l’écrivain français Franck COURTES (1964-). Gallimard, 2023, 184 pages.
« Il n'y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens ! » : un proverbe que d'aucuns se retiennent d'exprimer s'il s'agit d'un métier artistique... surtout quand il s'agit de quitter une carrière établie pour vivre avec incertitude d'une nouvelle passion. Franck Courtès est-il un sot ?
Photographe professionnel durant plus de vingt ans, l'auteur a ressenti, en 2011, un manque de sens et une perte de plaisir qui l'ont conduit à se vouer à un nouvel art : l'écriture. Pour survivre financièrement, il fut contraint de réaliser, au prix le plus bas, de pénibles travaux chez des particuliers alors qu’il ne disposait d’aucune affinité manuelle. A travers son personnage, il raconte ici la « docilité du pauvre » qu'il endossa sous le regard déconcerté de son entourage.
Sur une base autobiographique, ce roman captivant aborde tout d'abord le sens du travail, la pauvreté, ainsi que l'exploitation des travailleurs par l’ubérisation du marché. En effet, le protagoniste dépend d'une application sur laquelle les travailleurs sont mis en concurrence, avec d'évidentes dérives. Au fil des chantiers, l’auteur questionne ces enjeux de manière très factuelle, dans un registre entre la consternation, un humour allégeant, la dérision et la critique sociétale.
Il s'agit également d'un roman de la rupture avec un milieu, celui de la bourgeoisie. En effet, alors qu'il disposait d'un confort matériel et relationnel évident, le protagoniste effectue son revirement professionnel dans un contexte de fracture assumée avec sa propre famille et ses propres amis. Leur incompréhension, leur inquiétude, parfois leur condescendance, le mèneront à se sentir de plus en plus seul, et en tension, face aux difficultés de son propre chemin de vie.
Surtout, c'est un roman de la passion artistique. Le seul regret est ce silence sur l'assiduité créative en dehors des chantiers. Nous ne saurons pas comment trouver la force d’écrire en état d'épuisement, ou comment se concentrer, s'inspirer, malgré un quotidien de rupture et d'insécurité. Cela étant, il ne s'agit pas d’un manuel de coaching d’écriture mais d’une histoire de survie alimentaire, pour laquelle la passion, l’empathie et la vocation sont les seules boussoles.
A travers son personnage, l’auteur n’apparaît ni malheureux ni démoralisé. Chaque chantier est difficile, mais il les appréhende avec courage, humour et comme de « véritables moments de détente » qui le déchargent des inquiétudes mentales. C'est un message de détermination, basé sur la passion de l’art et de l’écriture. L'auteur ne vit pas ses difficultés comme des choix ou de la fatalité, mais bien comme le seul mal nécessaire à la poursuite enthousiasmante de sa vocation.
Cet ouvrage parlera aux personnes qui tentent de vivre de leur passion dans un environnement économique qui n'a pas d'yeux pour elle. Avec style, humour et esprit critique, Franck Courtès témoigne qu'il reste possible de créer une œuvre qui peut faire, au moins, la fierté de son auteur.
Extrait :
« L’attente m’oblige à considérer plus longuement la misère qui m’entoure. Moi qu’on a élevé dans la morale, dans le droit humain, version moderne du droit chemin, sur le velours d’un canapé Habitat, devant des programmes choisis de France Télévision, le latin à Henry-IV, et Truffaut, et Molière, et le tennis le samedi ! Cette vérité soudain, là sous mes yeux, dont je sentirais l’odeur si j’entrebâillais la vitre, de l’Homme au fond de la fosse. La misère, la peur, la déchéance. Cette vérité simple, résultat d’autres vérités plus complexes, d’une économie malsaine, patraque, souffrant de calculs vénaux. Ça ne vaut pas grand-chose des hommes comme ceux-là. Ils vont où on les pousse. Ils pissent là où ils se trouvent, pour ne pas perdre leur place dans la file. Ils piétinent cette boue. A ne pas bouger, on les croirait mourant, avec juste ce qu’il faut de vie pour se tenir debout, pour taper du pied. Pour un peu, si près de la déchetterie, on les confondrait avec des ordures ».
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